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François Jullien, Il n'y a pas d'identité culturelle.

François JULLIEN, Il n’y a pas d’identité culturelle   (Ed. L’Herne, 2016)

Recension proposée par Bérengère DUCHANGE, professeur de philosophie au lycée Eugène Thomas, Le Quesnoy

 

François Jullien, né en 1951, est agrégé de philosophie et docteur ès lettres, ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm et actuellement professeur à l’Université Paris-Diderot, philosophe, helléniste et sinologue.

 

L’ambition de François Jullien est ici de nous sortir des débats sur l’identité culturelle qu'il juge « mal posés » et donc impropres à aboutir. L'auteur nous propose de faire un pas de côté et de prendre le temps de la réflexion : une approche identitaire de la culture est-elle vraiment pertinente ? En matière d’enjeux culturels, le couple classique de l’identité et de la différence n’est selon l’auteur pas opérant. En effet, dès lors que l’on pense une culture en termes d’identité, alors d’emblée tout se fige. On veut ranger, classer, et le fait de poser des étiquettes peut certes sembler rassurant au premier abord, mais la conséquence est lourde, puisque cela conduit selon François Jullien à isoler les cultures les unes des autres et à se replier sur soi-même. On exclut et on s’exclut, en laissant l’autre de côté ou en s’y opposant frontalement, à l’image du principe du « Choc des civilisations » développé Samuel Huntington au milieu des années 1990.  Se tromper de concepts pour penser la diversité des cultures a un coût qu’il ne faut, selon l’auteur, pas sous-estimer, « non seulement pour la pensée, mais dans l’Histoire » (p.47).

Dans une démarche qui se veut constructive, le philosophe nous propose d’opérer un déplacement conceptuel. Et si nous pensions les cultures non plus en termes d’identités et de différences, mais en termes de ressources et d’écarts ?

« Dans la différence, la distinction une fois faite, chacun des deux termes oublie l’autre ; chacun s’en retourne de son côté. Dans l’écart, à l’inverse, les deux termes séparés restent en regard – et c’est en quoi l’écart est précieux à penser » (p.37).

L’écart ouvrirait ainsi un espace où les cultures sont mises en regard et où la pensée peut circuler. La pensée, en effet, ne vit que d’être bousculée, dérangée dans ses certitudes trop vite acquises. L’écart sort l’esprit de sa zone de confort, remet la pensée au travail, là où le concept d’identité fige des stéréotypes et donne un coup d’arrêt à la pensée :

« Car quel serait ce « Français » type, normalisé dans ses mœurs, ses vêtements et ses comportements, qu’on voit si souvent invoqué ? (…) que peut-il être d’autre qu’une moyenne statistique ou la reproduction de clichés qui ne durent qu’en tant que stéréotypes ? »

 

Cet ouvrage contient en outre, dans le détail, des éléments intéressants pour penser plusieurs de nos enseignements :

  • Les collègues de langues (langues anciennes et les langues vivantes) y trouveront une réflexion sur les enjeux de la traduction, qui doit être « la langue du monde » (p.88)
  • L’auteur souligne l’importance de la dissertation, « apprenant à envisager le pour et le contre ainsi qu’à construire une interrogation : c’est là une ressource majeure pour un accès effectif, égalitaire, à la citoyenneté » (p.62).
  • Les professeurs d’histoire- géographie au collège peuvent trouver de belles pistes à exploiter, de façon adaptée pour le thème d’EMC en classe de 5 e, « Avoir une identité ». Les collègues de lycée, qui abordent en classe de terminale le thème de géographie qui envisage la vision géoculturelle du monde (Thème introductif : Des cartes pour comprendre un monde complexe), trouveront dans l’ouvrage de François Jullien des arguments pour « mettre en discussion » des visions comme celle proposée par Samuel Huntington en son temps. La thématique abordant la mondialisation (Thème 2 : La mondialisation, fonctionnement et territoires. Acteurs, flux, débats.) peut être aussi l’occasion d’une « approche critique » telle que souhaitée dans les études de documents à l’examen et pour laquelle l’argumentaire développé par l’auteur peut se révéler pertinent.

 

Au final, pour François Jullien, c’est dans le quotidien de nos enseignements que se joue la défense de ce qu’il nomme nos « ressources », parce que nous les activons devant nos élèves et parce que nous les leur transmettons, afin qu’ils puissent à leur tour se les approprier pour les faire vivre et explorer à la marge de nouvelles possibilités. Contre les deux écueils de l’uniformisation niaise et du relativisme paresseux, l’auteur ne propose en aucun cas de renoncer à ce qui nous a construits et enrichis, mais au contraire d’en prendre conscience, afin de mettre ces ressources en dialogue avec les autres cultures. Car une culture ne peut rester vivante qu’en se retravaillant au contact des autres, ce que le contre-exemple de langues mortes nous permet de visualiser rapidement. Le propre d’une culture est bel et bien de bouger, de muter, de se transformer. Et « dans un monde qui finit d’être mondialisé, il n’y a plus d’Au-delà à rêver, de Là-bas lointain du voyage, c’est bien dans l’entre, en effet, que se découvre désormais la ressource » (p.92).