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Le laboratoire des cas de conscience

LEICHTER – FLACK (Frédérique), Le laboratoire des cas de conscience, Alma éditeur, 2012.

Recension réalisée par
Mme Bérengère Duchange,
professeure de philosophie

 

            Les nouveaux programmes d’EMC ont mis l’accent sur le dilemme moral, avec pour objectif affiché de développer l’autonomie morale des élèves. La difficulté qui se pose à nous, en tant qu’enseignants, est alors de trouver des supports pertinents pour cette mise en œuvre. L’intérêt de l’ouvrage de Frédérique Leichter-Flack est précisément de nous montrer comment les grandes œuvres de la littérature constituent une inépuisable réserve de sens, qui peut être mobilisée de façon particulièrement intéressante dans nos cours.

            De Sophocle à Camus en passant par Hugo, Kafka ou bien encore Dostoïevski, l’auteur analyse de nombreux exemples de fictions littéraires mais aussi cinématographiques, qui sont autant d’« exercices de simulation ».   Le premier avantage, lorsqu’on choisit comme support du dilemme une œuvre littéraire, c’est que la situation y est incarnée avec de multiples détails, ce qui permet d’éviter une trop grande abstraction théorique. La question est bien : «  Qu’est-il juste de faire – en situation ? » : « C’est justement là qu’intervient la littérature : en contribuant à l’élaboration d’un modèle de raisonnement ancré dans un contexte spécifique, mais pertinent au-delà de lui » (p.13-14). Il faut ici bien comprendre que les grands principes travaillés par la raison ne sont en aucun cas récusés, mais au contraire enrichis de leur mise en situation ; notre jugement moral est ainsi mieux préparé à être confronté au réel dans toute sa complexité. L’ambition de l’auteur est clairement réaffirmée dans la conclusion : il s’agit de mieux percevoir les nuances et les subtilités, en apprenant à être attentif.

            Le deuxième avantage majeur, dans cette sollicitation de la littérature, tient à la part qu’on accorde ainsi à l’émotion et à l’imagination dans le débat moral : « [la littérature] apprend à faire avec l’émotion ». En matière de justice, sans doute les idées seules ne peuvent-elles suffire ; et si on ne s’est pas préparé à cette place inévitable que prendra l’émotion dans nos inquiétudes et nos doutes éthiques, alors celle-ci pourrait bien nous submerger au point de paralyser notre réflexion. A noter cependant qu’il convient d’être prudent, car certaines fictions cherchent à nous enfermer dans un scenario qui fait que nous sommes comme pris en otage par une émotion poussée à son paroxysme. Tel est le cas du roman de William Styron, « Le Choix de Sophie », qui raconte l’histoire d’une mère à qui un médecin nazi d’Auschwitz intime l’ordre de choisir lequel de ses deux enfants elle veut sauver (sans choix de sa part, les deux mourront). Situation effroyable, mais dont on ne peut rien dire :« Du choix de Sophie, il n’y a rien à commenter, rien à évaluer : il n’a aucune exemplarité » (p.214). Nous voilà avertis : il y a, en matière de fictions, des choix non pertinents, des romans ou des films qui ne nous permettront pas d’ouvrir un espace de débat et de réflexion mais qui nous rendront au contraire prisonniers de l’émotion.

            Or ce que nous voulons, c’est bien inviter à la réflexion. Mais de quelle réflexion s’agit-il ? « La littérature ne dit pas où est le bien et où est le mal, mais apprend à regarder de plus près ce que l’on prend souvent trop vite pour l’un ou pour l’autre, à scruter l’interface en perpétuel mouvement du juste et de l’injuste » (p.216). Il ne s’agit donc pas de résoudre le dilemme, mais d’apprendre à « clarifier ces questions en triant les bons et les mauvais arguments ». Par le détour fictionnel, nous dépassons nos évidences spontanées, nous apprenons à envisager des objections. C’est tout le sens du travail d’analyse mené par exemple par l’auteur à propos du film de Spielberg, « Il faut sauver le soldat Ryan ». Tout un commando est envoyé à une mort quasi certaine pour sauver un soldat anonyme, parce que tous ses frères sont déjà morts au combat. L’argument de la hiérarchie est le suivant : un pays en guerre contre la barbarie du nazisme ne peut demander à une mère de sacrifier ainsi tous ses enfants. Or peut-on sauver Ryan alors même qu’on ne sait pas qui il est ? Mérite-t-il d’être sauvé alors même que pour y parvenir, beaucoup vont perdre la vie ? Lui-même d’ailleurs n’a-t-il pas son mot à dire ? A-t-on le devoir de le sauver alors que lui-même ne le souhaite peut-être pas ?... Certaines vies valent-elles alors plus que d’autres ? Le questionnement, ici, est incessant car il constitue la ligne directrice du film. Voilà pourquoi cette fiction est à même de nourrir la réflexion morale de nos élèves.         

A noter, enfin, que les analyses de l’auteur ne sont pas sans parti-pris ; cela peut être matière à discussion, et tant mieux, puisqu’il s’agit bien de nourrir le débat ! Le cas d’Antigone est emblématique de ce point de vue : loin des lectures classiques qui font de l’héroïne de Sophocle une femme courageuse s’opposant à la tyrannie de Créon, Frédérique Leichter-Flack se demande jusqu’à quel point Antigone ne bascule pas dans une certaine forme de nihilisme. Faut-il mourir pour ses idées ? Et lorsqu’on y est prêt, peut-on le faire en exaltant et en s’envirant de son propre sacrifice ?

           

En conclusion, la lecture de l’ouvrage deFrédérique Leichter-Flack s’avère stimulante. Il faut voir dans l’expérience fictionnelle une formidable occasion d’enrichir notre propre expérience, et un moyen particulièrement opérant pour aller rapidement à l’essentiel : « Le détour par la fiction est, en réalité, un formidable raccourci » (p.211). Les fictions analysées dans l’ouvrage sont autant de pistes à explorer dans nos cours pour ébranler les certitudes trop vite acquises et ainsi susciter un doute et une perplexité salvateurs.